23 juillet 2008

Histoire du mal de vivre


" Vanité des vanités, tout est vanité. Quel profit y a-t-il pour l’homme de tout le travail qu’il fait sous le soleil ? Un âge s’en va, un autre vient, et la terre subsiste toujours. Tout est vanité et poursuite du vent " (Eccl.1, 2-4).

C’est donc bien avant le pessimisme grec que les courants mélancoliques se perçoivent. Si les Grecs ressentent un mal de vivre du fait de l’irrémédiable de leur destin, les modernes, quant à eux, éprouvent l’angoisse d’une trop grande liberté. Entre les deux, c’est la valse des mutations de la tristesse en ennui, du suicide en dégoût des autres, de la dérision en amertume, du désenchantement en dépression. Les siècles se succèdent et chaque fois la mélancolie réapparaît sous de nouveaux traits : philosophique à son commencement, diabolisée, à l’âge médiéval, par les penseurs chrétiens qui y voient la perte de confiance dans la foi et le danger de l’athéisme ; puis de nouveau, sublimée, avec les platoniciens de la Renaissance, et tout particulièrement Marsile Ficin (XVe siècle), c’est le siècle de l’humanisme et des conceptions modernes de l’infini, l’univers s’accroît et l’esprit s’assombrit. L’inquiétude devient le terreau du génie intellectuel. Qu’est-ce qui se cache derrière le rire et la gloutonnerie rabelaisiens si ce n’est l’appétit du désespoir ? De 1480 à 1630, c’est toute l’Europe qui s’empare de la mélancolie : de Dürer à Robert Burton, de Cornelius Agrippa à Shakespeare, " qui met en scène 52 suicides à lui tout seul " et dont l’ouvre n’est que la variation d’un être ou ne pas être. Puis le XVIIe siècle donne une nouvelle teinte à ce chagrin viscéral : l’ennui, la misanthropie, le jansénisme. Dans ses Mémoires, le duc de Saint-Simon décrit le microcosme de la cour et la tension nerveuse qui s’y joue : entre inquiétude et ennui, les courtisans dépérissent. Passons les Lumières et le siècle romantique, pour découvrir les " systèmes du désespoir " ou l’avènement du nihilisme : les cosmologies et autres théologies se sont autodétruites ; l’angoisse est synonyme de psychologie, et Kierkegaard, Dostoïevski, Maupassant laissent place à la neurasthénie. Mais, au XXe siècle, c’est l’anxiété, la nausée, et la tristesse démocratisées : une société devenue machine à produire des dépressifs et des décontractés sous Prozac.

Quel avatar de la mélancolie le XXIe siècle nous réserve-t-il ?

(1) Histoire du mal de vivre. De la mélancolie à la dépression, Éditions de La Martinière, 2003.

La chronique de Cynthia Fleury 
Des avatars de la mélancolie
Article paru dans Humanité le 20 janvier 2004


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