19 février 2011

Chronique de la fin du monde


Après sa présentation à Berlin, Le Cheval de Turin continue à hanter les esprits. Annoncée comme le point final de la filmographie de Bela Tarr, cette oeuvre de 146 minutes frise la perfection.
Le film débute par une voix-off sur fond noir qui raconte un célèbre épisode de la vie de Friedrich Nietzsche. Le 3 janvier 1889 à Turin, le philosophe vit un cocher fouetter violemment un cheval ; Nietzsche s’approcha alors de l’animal et l'enlaça tendrement avant d'éclater en sanglots et de perdre connaissance. Après cet événement, Nietzsche sombra dans la folie et n'écrivit plus jamais. "Nous ne savons pas ce qu'il est advenu du cheval" conclut le prologue du film.
Durant les 145 minutes suivantes, Bela Tarr s'attachera à décrire l'existence d'un cocher, de sa fille et de leur cheval, qui vivent dans une plaine. Seuls décors du film : un arbre, une maison et un puits. Les personnages parlent en hongrois mais le titre indique que cette petite troupe pourrait bien être celle que Nietzsche a croisée en 1889. Tout se passe ainsi comme si Le Cheval de Turin explorait l'origine de la tristesse du philosophe, et par extension l'origine de la tristesse du monde.
On croit d'abord assister à une majestueuse variation sur le dénuement, le labeur et la répétition quotidienne des mêmes gestes. Mais la nature qui entoure la maison apparaît de plus en plus menaçante et Le Cheval de Turin se mue progressivement en film d'angoisse. La volonté du cinéaste de délivrer son dernier film prend alors tout son sens : ce qui est ici en jeu n'est rien d'autre que l'Apocalypse et l'effacement de toute chose...

Les spectateurs de Damnation (1982), de Satantango (1994), des Harmonies Werkmeister (2000) et de L’Homme de Londres (2007) le savent, Béla Tarr ne porte pas, n’a jamais porté sur le monde un regard optimiste.
Sur le fond aussi, il est passé du réalisme à une métaphysique proche d'Andrei Tarkovsky.
OURS D'ARGENT - GRAND PRIX DU JURY berlin 2011

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