01 mars 2014

Les racines utopiques du nazisme

Les racines utopiques du nazisme

Dans Crime et utopie, Frédéric Rouvillois tente de déceler ce que le national-socialisme doit aux théories millénaristes.
Si les historiens s'accordent sur le caractère monstrueux du nazisme, le débat subsiste quant aux raisons qui ont conduit un pays de haute culture comme ­l'Allemagne à céder à l'hitlérisme. Chacun connaît le faisceau de causes qui ont favorisé ce basculement, depuis le traumatisme de la défaite de 1918 à la crise de 1929, en passant par la peur du bolchevisme.
C'est à un tout autre aspect des choses que s'intéresseFrédéric Rouvillois dans Crime et utopie. Une nouvelle enquête sur le nazisme. L'auteur étudie à la loupe les différents germes idéologiques qui ont constitué le national-socialisme et en extrait un aspect aussi fondamental que négligé: celui du futurisme. Certains historiens italiens, de Renzo De Felice à Emilio Gentile, ont mis au jour le caractère moderne et prométhéen d'un volontarisme fasciste qui ambitionnait de créer un «homme nouveau». Cet «homme nouveau», qualifié de «surhomme» et exclusivement défini par la race, figure, lui aussi, au programme du national-socialisme, aussi bien chez Alfred Rosenberg, l'auteur du Mythe du XXe siècle, que chez Goebbels, qui fut proche des communistes dans sa jeunesse, ouHimmler, fervent catholique qui bascula dans le nazisme.

«Prométhée de l'humanité»

Et, bien sûr, chez Hitler lui-même, qui définit, dansMein Kampf, l'aryen comme le «Prométhée de l'humanité». Pour que celui-ci puisse accomplir sa «mission régénératrice», il lui faut vaincre les «puissances corruptrices» qui oppriment l'Europe et d'abord les Juifs, auxquels sont assimilés les marxistes. Mais aussi les chrétiens et tout particulièrement les catholiques, qui sont l'obsession de ­Himmler. Alors ­l'Allemagne pourra offrir à la «race aryenne» purifiée un progrès illimité, basé sur l'eugénisme et le développement des sciences et des techniques.
Que ces idées soient folles et criminelles, nous explique Rouvillois, n'enlève rien à leur caractère utopique. Le propre de l'utopie étant de postuler l'instauration rapide du bonheur sur la terre grâce à la maîtrise rationnelle de l'avenir et à l'élimination des méchants. Et c'est pourquoi elle se révèle, toujours, ­totalitaire.


À travers une généalogie fouillée de la notion d'Utopie, de sa naissance, chez Thomas More, au XVIe siècle, jusqu'aux délires révolutionnaires du XXe siècle, Rouvillois met en évidence les sources manichéennes et hérétiques chrétiennes, notamment millénaristes, d'une révolution nationale socialiste dont Hitler a pu suggérer qu'elle constituait une nouvelle religion.
C'est cette dimension messianique, patente dans la croyance en l'avènement d'un Reich de 1 000 ans, qui explique, selon Rouvillois, le charisme que le Führer a exercé sur les Allemands.
Et ce n'est pas un hasard si ce sont les milieux aristocratiques et catholiques, exécrés par Goebbels le ­«révolutionnaire», qui, sur le tard, résistèrent le mieux au démonisme hitlérien, comme le démontrent l'attentat de Stauffenberg ou les réticences d'un Jünger.
Aussi barbare et nihiliste fût-il, à travers son exaltation de la race et du sang, le nazisme était aussi habité par une forme d'hubris moderniste qui ne pouvait que heurter ceux qui se faisaient une certaine idée, à la fois traditionnelle et humaniste, de l'Allemagne.
Crime et utopie, de Frédéric Rouvillois, Flammarion, 277 p., 23 €.

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